Chapitre 10 : Douloureuse Fractale

Treize heures vingt-cinq.

Maintenant j'ai faim.

Par piques, la mémoire essaie de me revenir. Je la chasse comme le vent balaierait les feuilles mortes qui se reposent à terre. Ce sont des pensées mortes. Je ne suis plus elles. Je ne veux plus l'être.

Mon coeur tambourine dans ma cage thoracique, il s'ébroue et sautille et griffe vers la sortie comme un chat enfermé dans un four en marche. Je ne trouve plus l'interrupteur de ce putain de four.

Treize heures trente.

Je me souviens du mal que j'ai fait. Je le regarde avec la placidité du Néant médicamenteux qui tente de me voler une part de moi. Bizarrement, je hais le simple fait de ne pas parvenir à me sentir coupable. Je me sens coupable de ne pas me sentir coupable, puis je ne m'en sens plus coupable car le calmant me prive de cette sublime occasion. Du Thiéfaine me traverse la tête : c'est tellement merveilleux... Tellement merveilleux.

Je suis quelque chose bloqué dans un esprit bloqué dans un corps. Je suis une âme bloquée dans ses peurs bloquées dans son éducation et son passé bloqués dans une conscience bloquée dans un corps bloqué dans une cellule bloquée dans un internat bloqué dans un monde, et je voudrais parvenir à remonter la fractale de ma douleur jusqu'au point central, la Lumière Originelle. Je voudrais faire face à ma perfection véritable et la débarrasser des souillures que je lui ai infligées ces vingt-neuf dernières années. Je veux sortir de ma prison bloquée dans une prison bloquée dans une prison bloquée dans...

Un gargouillement. Le malheur affame, quand il ne dégoûte pas totalement de la nourriture. Ma condition d'anorexo-boulimique me dégoûte. Je ne suis pas cela.

Treize heures quarante.

Tellement merveilleux de se sentir coupable.

Tellement merveilleux de se sentir coupable.

Tellement merveilleux de se sentir coupable.

Tellement merveilleux de se sentir coupable.

Treize heures quarante-cinq.

Tellement merveilleux.