Je contemple mollement les aliments à ma disposition. Rien ne m'attire. Tout est froid et stérile. La découpe du pain si parfaite, le saumon émietté avec soin pour éviter la moindre arête, le fromage sans odeur moulé entre deux plaques métalliques, la tarte qui ne sent pas la tarte. Un plateau à l'image de la vie dans l'Etablissement : clinique, plate, molle. Une nourriture sans émotion pour remplir les conditions purement physiques d'un ersatz d'existence...
Le Néant règne et m'étouffe. Nourriture stérile sur un plateau stérile, parois stériles, "agents de prise en charge" stériles. Et l'oeil de la caméra qui me regarde, moi, immobile, assis en tailleur devant leur sous-bouffe, à regarder nulle part en pensant ailleurs.
Ironie du sort : c'est une vie remplie d'évènements, plus ou moins bons, dont certains m'ont beaucoup trop chamboulé, qui me mènent ici, dans le vide absolu. Je suppose que certains considèrent cela comme un Salut, le Paradis du Vide après l'Enfer du Plein. Mais pour la première fois de ma vie je voudrais vivre, et rien ne se passe. La vie m'évite, elle évite mon cylindre froid et stérile et me laisse avec mon ami le Néant, froid et stérile lui aussi, pour que nous conversions longuement dans le silence de choses creuses et blanches.
La porte de ma "chambre d'hôtes" s'ouvre. Le même infirmier que tout à l'heure revient ; il s'approche prudemment de moi, et d'un petit hochement de tête m'intime de me reculer pour qu'il puisse récupérer le plateau sans trop avoir peur.
"Alors, Vincent, tu n'as rien mangé ?
- Je m'appelle Soöhr, réponds-je, aphasique. Et je n'avais pas faim."
Il repart sans rien dire, en essayant de ne pas me tourner le dos trop tôt. Son compagnon de tournée referme la porte derrière lui et enclenche le loquet.
Je suis un cylindre métallique ; lorsque je rentre en contact avec une chair, je ne sais que la repousser ou la frapper. Je ne cohabite qu'avec le néant ; il n'essaye pas d'entrer en moi, je n'essaye pas d'entrer en lui.
Le Néant règne et m'étouffe. Nourriture stérile sur un plateau stérile, parois stériles, "agents de prise en charge" stériles. Et l'oeil de la caméra qui me regarde, moi, immobile, assis en tailleur devant leur sous-bouffe, à regarder nulle part en pensant ailleurs.
Ironie du sort : c'est une vie remplie d'évènements, plus ou moins bons, dont certains m'ont beaucoup trop chamboulé, qui me mènent ici, dans le vide absolu. Je suppose que certains considèrent cela comme un Salut, le Paradis du Vide après l'Enfer du Plein. Mais pour la première fois de ma vie je voudrais vivre, et rien ne se passe. La vie m'évite, elle évite mon cylindre froid et stérile et me laisse avec mon ami le Néant, froid et stérile lui aussi, pour que nous conversions longuement dans le silence de choses creuses et blanches.
La porte de ma "chambre d'hôtes" s'ouvre. Le même infirmier que tout à l'heure revient ; il s'approche prudemment de moi, et d'un petit hochement de tête m'intime de me reculer pour qu'il puisse récupérer le plateau sans trop avoir peur.
"Alors, Vincent, tu n'as rien mangé ?
- Je m'appelle Soöhr, réponds-je, aphasique. Et je n'avais pas faim."
Il repart sans rien dire, en essayant de ne pas me tourner le dos trop tôt. Son compagnon de tournée referme la porte derrière lui et enclenche le loquet.
Je suis un cylindre métallique ; lorsque je rentre en contact avec une chair, je ne sais que la repousser ou la frapper. Je ne cohabite qu'avec le néant ; il n'essaye pas d'entrer en moi, je n'essaye pas d'entrer en lui.