Chapitre 2 : Le Grand Rien

Sept heures. Le Centre se réveille, tout doucement. Des bruissements de fantômes traversent mon champ de perception.

Vague sensation d'étouffement ; le blanc me martèle. Les tranquillisants redescendent à leur rythme, remplaçant mon vide cérébral par les premiers symptômes d'une lourde peine. Je n'y fais pas plus attention que ça ; pour l'instant, les photographies qui se succèdent dans mon esprit sont dépourvues des commentaires affectifs que je leur ai attribués au fil du temps. Lorsque le véritable choc viendra, je n'aurai qu'à hurler très fort et un grand humanoïde, sans doute vêtu de blanc et portant de fines lunettes rondes, m'injectera son Prozium avec le large sourire de celui qui a compris et qui aide dans sa Grande-Bonté ceux qui ont encore du mal. Merci mon Dieu.

Blanc, encore et toujours. La couleur de l'émotionnellement neutre. L'absence de couleur, le vide, le grand rien ; pas de mémoire, pas de passé, pas de sentiments. Pas d'avenir. Pas de présent. Je contemple le mur comme s'il contenait l'essence même de ma vie. Blanc, la lumière, la Luminescence ; le Paradis, l'éternel repos que l'on promet à des générations de souffrants aveugles pour qu'ils puissent aller pisser tranquilles. Je ne veux pas me reposer, je ne l'ai jamais voulu, mais quelque part c'est tellement bon. Se laisser bercer par une mer qui n'existe même pas. S'asseoir au milieu de nulle part et contempler l'inertie, délicate utopie de tous ceux qui sont trop faibles pour subir les reflux.

J'en fais partie. Je commence à comprendre pourquoi. Lors du flux, je n'ai pas su me dire que tout cela repartirait un jour. Je n'ai pas su saisir l'instant, humer à pleins poumons l'odeur cristalline de l'eau salée, me délecter du bruissement de l'onde roulant sur le sable, percevoir la magie de la situation depuis mon faux promontoire. Je n'ai pas saisi l'énergie au vol, elle qui m'aurait permis de tenir bon, de ne pas me laisser emporter par le reflux. Elle qui se serait mutée en réflexion, elle qui m'aurait permis de relativiser...

Le reflux a tout pris avec lui. Maintenant je suis seul, vidé, incapable de penser à rien, incapable d'avancer, et je sens le reflux des tranquillisants.

L'assaut du Grand Rien martèle mon Enceinte, comme un bélier en métal contre une porte en papier de riz.